LA MACARENA

Extrait de l'opus " Parfums de femmes"

     Le soleil s’est déchaîné. Depuis le matin il a allumé son brasier d’enfer dans l’amphithéâtre bondé.

 

Sous ses flèches brûlantes, se consument d’amour de jeunes et coquettes Andalouses avec l’oeillet rouge à l’oreille et le peigne flamenco se dressant sur leur tête comme la gracieuse plumette de l’aigrette. Près d’elles, suffoquant sous des ombrelles, leur mère les surveille du coin de l’oeil discrètement, en agitant l’éventail frénétiquement alors que les hommes portant le chapeau Cordobès se remémorent à haute voix les mémorables instants qui, hier, avaient recouvert la plazza de bruyants hourras.

 

L’impatience amadouée par un groupe de musiciens, commence à s’énerver. Alors d’abord elle murmure, puis excitée, elle enfle à toute vitesse en parcourant les gradins.

C’est enfin las cinco de la tarde !

Les portes de l’arène et les téléphones ont été fermés.

 

Loin de l’étouffante chaleur, tremblante de peur, le chignon argenté prisonnier dans la mantille de dentelle, elle prie à genou dans la petite chapelle. 

Elle pleure son époux, son toréro aux yeux si doux. Le regard fixé sur la Santa Maria tenant l’enfant Jésus dans ses bras, elle prie en pleurant. Elle pleure en priant. Devant le cierge qu’elle a allumé, elle l’implore de repousser le malheur qui tel un oiseau de mauvais augure est en train de planer au-dessus de sa destinée.

Le poids de sa crainte mêlé à celui de sa souffrance est si lourd  à porter, qu’elle ferme les yeux par le chagrin délavés. Elle essaie de maîtriser les soubresauts de son corps agité par les sanglots et le tremblement de ses doigts qui égrainent son chapelet nacré.

 

Puis, pour mettre plus de chance à ses côtés, elle supplie toutes les puissances célestes afin qu’elles le protègent de la montagne noire qu’il va dans un instant affronter.

Subitement, des applaudissements crépitent dans sa tête. Elle tremble d’émotion et d’inachevée passion. Il est là devant elle, souriant ; revenu de l’ancien temps… pour un instant.

 

Le paso doble ouvre le paséo. L’alguazil tout de noir vêtu avance sur son cheval d’ébène marchant au pas. En se signant avec piété, le suivent les trois matadors dans leurs costumes pailletés et coiffés de la montera ainsi que les banderillos.

Derrière eux, trottinent les effrayants picadors aussi gros que les personnages de Botero. La lance meurtrière posée sur l’imposant et sonore étrier métallique, ils guident leur monture psychédélique caparaçonnée aux yeux bandés.

Fermant la marche, le train d’arrastre, l’attelage de mules mené par les mullilléros et… enfin les arénos qui après avoir traîné la dépouille du sacrifié hors de l’arène, remettront la scène en état pour le prochain combat.

 

Au centre de la piste, comme des gladiateurs mythiques, maintenant, la cuadrilla salue les autorités tandis que la foule en délire et assoiffée de sang, pour l’encourager, bat la mesure sur la Carmen de Bizet.

 

Il est prêt !

Il vient d’ôter et de confier à son valet d’épées sa magnifique cape d’apparat où est brodée de mille fils dorés, la Macaréna : la vierge de Séville au triste visage qui protège les toréros de la mort et de l’outrage.

Comme à chaque fois, par-dessus son épaule, il a lancé sa montera. Mais sur l’ocre du sable, elle s’est échouée à l’envers. Et, selon la superstition légendaire elle annonce un mauvais présage.

Alors, tandis que le blême pâlit certains visages, qu’un long murmure lamente les gradins, les femmes se signent de la croix pour détourner du toréador le funeste destin.

 

Imperturbable, face au toril, il attend le torse bombé comme un arc bandé. Le coeur bouillant de passion, il laisse son regard s’évader un court instant au-delà d’un indéfini horizon qu’il teinte, secrètement, de réussite et d’espoir. Puis… gravement il pose ses yeux sur la porte d’où de l’obscurité vient de surgir le monstre noir.

« Qu’il est beau dans son somptueux habit de lumière Pablo Garcia Mendoza, dit Pablo El Manifico ! soupire sa Sévillane. Qu’il est impérial et cruel à la fois ! »

Lui qu’elle aime et qui à chaque corrida la met dans l’émoi de la haine en la faisant trembler de tant de frissons d’effroi.

Qu’il est fier le matador qui, actuellement, est le roi de toutes les plazzas ! Et… qui plonge son coeur d’épouse dans la peur, la peine et le désarroi car ses songes ne sont pas auréolés comme les siens de lauriers mais peuplés de cris, de cercueils et de boucheries.

 

Maintenant, il défie l’animal en lui tendant son torse insolemment. À sa destinée, témérairement, il s’offre comme un amant.

Devant le monstre aussi puissant et redoutable qu’un géant, sa muléta écarlate éclaboussée de sang, danse allègrement. Avec audace, elle enchaîne gracieusement arabesques et véroniques. Déploie avec art sa faena fantastique sous les bravos enivrés des fanatiques.

Pour certains aficionados, il est magique ! Pour d’autres, il est pathétique de tenter l’impossible qui risque de le mener au tragique et pour d’aucuns écoeurés, il n’est qu’un maléfique meurtrier.

 

Mais la musique entraîne Pablo toujours plus près du toro. Faisant fi des froides sueurs, des cris de stupeur des spectateurs qui maintenant fredonnent : « Toréador, prends garde, un oeil noir te regarde… » Avec orgueil, il poursuit son corps-à-corps endiablé. Avec impudence, il accentue le danger. Avec fougue, amplifie ses naturelles, continue son ballet cruel et sensuel.

 Maintenant, sa chaquetilla, par défi, rase les cornes assassines. Alors, plein de fureur, les banderilles se balançant sur son cou déchiré, l’animal blessé fonce tête baissée pour l’embrocher.

À la vitesse de l’éclair, El Manifico s’enroule dans sa muleta et devient mouvante torchère. Sous les bravos des spectateurs dont les yeux se sont arrondis de frayeur, les armes blanches, de quelques millimètres, viennent de frôler sa hanche.

Vexé, le matador nargue son adversaire.

Avant de le condamner à la mort, il se rit de la mort.

Il joue avec elle, la toise, la bouscule, l’appelle… tandis que dans la petite chapelle, son épouse Annabelle en pensant à lui et à toutes ces atrocités tauromachiques, a le coeur qui se déchire.

 

Les acclamations se sont figées. Dans les gorges, ont été étranglés tous les « olé ». Puis, c’est un cri déchirant. Puis un autre, puis plusieurs autres qui maintenant se mêlent au concert des hurlements de l’assistance.

La musique s’est arrêtée brusquement.

Dans un religieux silence, elle laisse mourir la fleur de la passion qui, inanimée, git dans le sable maculé de son sang.

L’âme de Pablo Garcia Mendoza dit Pablo El Magnifico vient de rejoindre l’enfer ou… le paradis dans lequel reposent en paix tous les braves toros qu’au cours de sa carrière, il a tués.

 

 

Le regard toujours fixé sur la Santa Maria tenant l’enfant Jésus dans ses bras, elle prie en pleurant. Elle pleure en priant. Devant le cierge qu’elle a allumé, elle l’implore de repousser le malheur qui tel un vautour est en train de planer au-dessus de sa destinée.

Loin de la clameur, tremblante de peur, les yeux délavés par le chagrin, dans la petite chapelle, encore une fois, elle s’adresse au Divin. Le chapelet de nacre s’égrainant dans ses mains, elle le supplie de le protéger.

Dans cette maudite arène, dans cette cruelle arène, sur le sable de son malheur et de sa haine, son fils Javier Garcia Esperanza, après le paséo, va livrer son premier combat.

 

Sous les acclamations, comme jadis son père, il s’avance le torse fier avec, posée sur ses épaules, la scintillante cape d’apparat sur laquelle est brodée de mille fils dorés, la Macaréna, la vierge de Séville au triste visage qui protège les toréros de la mort et de l’outrage.

 

© M.De Rodrigue

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