SADIKI

Extrait

Il s’appelait Sid Moulaye !

 Bien que ses tempes argentées trahissaient une bonne quarantaine d’années, il disait ignorer son âge puisqu’il ne savait pas l’année de sa naissance. Mais il affirmait avec assurance être certain d’avoir vu le jour quand les figues de barbarie mûrissaient en abondance.

Alors, j’en déduisais que c’était au mois de Juillet.

 

Son large front strié de quelques sillons, ses hautes pommettes, l’arête de son nez à la courbe parfaite, sa bouche veloutée et son menton carré étaient brunis par les heures à travailler sous le soleil ardent ou le chergui étouffant. Mais, comme par enchantement, tout son beau visage était illuminé par un regard fier où se mirait le vert d’une émeraude que, probablement, lui avait léguée sa descendance berbère.

Quand il se couronnait du chèche torsadé, « Seigneur des regs » je l’imaginais.

Mais plus d’une fois, je fus déçue de le voir revêtu d’un pantalon et d’un tee-shirt ordinaire ou d’un costume que lui avait donné mon père. Et … non paré de la  djellaba traditionnelle ou de l’ample sarouel. Néanmoins, même habillé à l’occidental, cet homme charismatique et jovial n’était que prestance. Sa stature en imposait par son l’élégance tout comme son port de tête qui, altier, plagiait celui des nés de noble naissance.

Mais, quand je voyais la paume de ses mains rudoyée par le manche de la truelle ou de la pelle, quand j’apercevais ses ongles de blanc ou de gris par un reste de plâtre ou de ciment colorés, tous mes enfantins mirages princiers, au loin, dans les sables, disparaissaient.

 

Lorsqu'il venait à la maison sur sa mobylette bleue, il paraissait heureux. Pour le certifier son rire sonore et saccadé mêlé aux pétarades de sa monture mécanisée éclaboussait joyeusement et bruyamment les lieux telle la cascade d’un tonitruant torrent.

Friand de figues, il passait en fin de semaine pour en ramasser. Sur l’arbre généreux, il grimpait comme un écureuil gracieux tandis que ma mère épouvantée priait Dieu pour de la chute le préserver… sous le sourire de mon père qui, de son ami, connaissait l’agilité hors pair.

Souvent, devant un verre de thé et les zalabias qu’il avait apportées, Sid Moulaye le maçon qui, avec mon père, construisait des maisons, des gares et même des églises et des mosquées, racontait. Pour nous, il ouvrait le livre historique de son pays mirifique. Alors avec émotion et maintes explications, il nous dévoilait son passé tantôt tumultueux, tantôt glorieux ou tragique et dramatique.

En l’écoutant parler, mon cœur de petite fille romantique se mettait à palpiter et mon imagination à s’emballer.

 

 Un jour, la mine attristée, il nous confia ce qui le contrariait :

— Mes parents vivent sur la colline voisine avec la famille de mon frère Yassine. Comme leurs voisins, ils ne sont que d’humbles paysans qui, à la tâche, s’échinent par tous les temps.

En bas...

 

© EM. De Rodrigue

 

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Commentaires: 7
  • #1

    Maryse (samedi, 11 mai 2013 10:15)

    Un somptueux ouvrage en perspective ! Tu peux déjà compter sur moi !
    Bon vent à toi...

  • #2

    ElfeBrune (samedi, 11 mai 2013 10:41)

    Après la lecture de ce très bel extrait, l'appel du désert se fait sentir à présent dans mes veines.
    Me laisse tenter !
    A bientôt !

  • #3

    Maamar REKAIBA (lundi, 13 mai 2013 22:08)

    Très bel ouvrage en construction, où l'on sent déjà la fraicheur des figues de barbarie dont l'intérieur se fond avec la couleur du sable, bonne continuation et à bientôt!

  • #4

    Mycha (mercredi, 29 mai 2013 11:33)

    Voilà une belle entrée en matière,l'annonce d'un beau livre à venir. Je suis très intéressée par ... la suite.
    Toujours ta plume ensorcelante, chère auteure ! J'ai hâte de pouvoir le lire en entier.
    Continue, chère "Ombre",

    Bises
    Mycha

  • #5

    Chris Casuso (jeudi, 30 mai 2013 17:48)

    Cela fait plaisir de retrouver ta plume. Ce nouvel opus promet de l'évasion.

  • #6

    Mony (samedi, 06 juillet 2013)

    .... Comme j'aimerais savoir ce qui se cache après ces pointillés ! Mais patience, laissons oeuvrer l'artiste...À bientôt, belle Ombre et merci, déjà, pour cet extrait

  • #7

    M De Rodrigue (samedi, 06 juillet 2013 13:50)

    Mony ! Derrière ces pointillés se cachent une histoire d'Hommes ! Une histoire d'amitié où les frontières n'existent pas !
    Merci de ton passage qui, comme le coquelicot de l'été, illumine de bonheur mes dunes ocrées !

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LES TCHUMBOS

Extrait

Chaque été, quand venait Juillet, c’est impatients que nous l’attendions le marchand ambulant sur son vélo grinçant.

Quand avant midi sonnant, on l’entendait chanter devant notre maisonnée  « Tchumbo, Tchumbo, trois pour un, tous gros, tous beaux ! », guillerets, nous accourions en entrainant dans nos pas précipités notre mère et surtout son porte-monnaie.

Après le salam aleykoum habituel, venait le suranné rituel.

Hassan ouvrait son canif lentement. Adroitement, sans nulle protection, sous l’admiration de nos regards ébahis, il prenait à main nue la figue de Barbarie. Minutieux, il en grattait les sournoises sétules piquantes dressées sur ses multiples petits yeux. D’un geste net et précis, il tranchait les deux extrémités du fruit. Longitudinalement, d’une rayure, il ciselait son épaisse peau, profondément. La chair ovale jaune-orangé extraite habilement, il l’offrait délicatement aux papilles maternelles en souriant.

— Alors combien ? questionnait notre mère en se délectant.

— Le prix n’a ni augmenté ni diminué depuis le coin de la rue, madame Émilie ! Il est toujours de trois pour un comme je l’ai dit ! répondait le marchand.

— Trois figues pour un dirham ? Oh… n’est-ce pas abuser ? Allez cinq pour un et je t’achète tout le panier, répliquait notre mère.

— Cinq pour un ? .........

 

© EM De Rodrigue

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  • #1

    ElfeBrune (mercredi, 15 mai 2013 11:14)

    Oh j'avais loupé "Les tchumbos" ! J'adore et j'y suis aussi en espérant pouvoir en acheter...
    Très bel extrait, merci pour ces belles lectures.

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